Mots parleurs est un dispositif de développement de la lecture à destination des personnes hospitalisées, mis en place par le Centre national du livre (CNL). Au fil de 8 séances, les participant·es sont invité·es à choisir un livre, à en sélectionner des passages qui leur plaisent, puis à en lire et commenter des extraits en vue de produire un podcast, d’une durée de 30 minutes. Tout au long du projet, les bénéficiaires sont accompagné·es par des professionnel·les du livre et du spectacle.

Aux origines du projet

L’idée de Mots parleurs émerge à partir des projets présentés à la commission du CNL « Développement de la lecture auprès de publics spécifiques ». Inspirée par l’émission radiophonique hebdomadaire « Ça peut pas faire de mal », dans laquelle le comédien Guillaume Gallienne lit et commente une œuvre, l’équipe du CNL imagine un projet de lecture à voix haute, puis de podcast littéraire.

Au départ, le dispositif s’adresse spécifiquement aux mineur·es hospitalisé·es, dans l’objectif de contribuer à l’amélioration de la santé mentale des jeunes, devenue sujet de préoccupation sociétal depuis la crise de la COVID-19. Peu à peu, il s’ouvrira à des personnes majeures, puisque les établissements de l’AP-HP prennent aussi en charge des adultes.

Le dispositif est créé en 2022, en partenariat avec l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris (AP-HP), qui regroupe trente-huit hôpitaux en Île-de-France et en région. Le projet commence avec six hôpitaux de l’AP-HP, puis prend de l’ampleur. Il touche désormais 18 hôpitaux dans cinq régions différentes. En 2025, 470 patient·es et 168 membres du personnel participent aux ateliers.

Commission « Développement de la lecture auprès des publics spécifiques »

Elle donne son avis sur des projets qui s’inscrivent dans le cadre de l’aide au développement de la lecture auprès de publics spécifiques. Cette subvention du CNL soutient des actions qui s’adressent à des personnes empêchées de lire (handicap, hospitalisation, placement sous-main de justice, perte d’autonomie) ou présentant des difficultés d’accès à la lecture, notamment les plus jeunes.

Lecture, écriture et mise en voix : une autre approche de la littérature

Mots parleurs, comme d’autres dispositifs du CNL, vise à développer le plaisir de la lecture à travers un cycle de séances très variées. La première permet de découvrir un corpus de livres et de choisir un ouvrage. Les cinq séances suivantes sont consacrées à la lecture à voix haute des textes, en lien avec un·e écrivain·e, un ou un·e comédien·ne. Les deux dernières sont dédiées à la réalisation du podcast.

Le projet permet donc aux participant·es de côtoyer dans la durée un·e artiste qui leur transmet son propre rapport aux livres. Samantha Rinaldi, éducatrice spécialisée à l’hôpital Paul-Brousse AP-HP (Val-de-Marne) atteste l’apport de la rencontre avec le comédien Kevin Poli : « [son] approche ludique a permis à chacun […] de découvrir la lecture sous un prisme moins scolaire et rigide que ce qu’ils avaient pu connaitre dans leurs parcours de vie.»

Mots parleurs amène les bénéficiaires à devenir actrices et acteurs du projet, en contraste avec la passivité qui caractérise souvent leur situation dans le contexte hospitalier. En effet, ce sont les patient·es qui, dans un premier temps, choisissent en groupe et en lien avec le personnel hospitalier un livre parmi une sélection de cinq ou six ouvrages ; et, dans un deuxième temps, sélectionnent individuellement les extraits qu’ils et elles souhaitent lire à voix haute et commenter. Un·e patient·e de l’hôpital Paul-Brousse AP-HP explique l’importance de pouvoir s’exprimer librement sur les textes lus : « Avant je pensais que quand on lisait un livre, il y avait un message, quelque chose à comprendre qui est pareil pour tout le monde […] Alors que là, vous me dites que je peux avoir mon propre ressenti quand je lis, selon mon propre vécu, et ça c’est extraordinaire, ça change tout. »

La mise en voix implique également une appropriation des textes, la lecture à voix haute étant déjà une forme d’interprétation. « Les participants ont vraiment mis une part d’eux même dans chaque extrait, c’était génial », témoigne le comédien Kevin Poli.

Pour le podcast, les bénéficiaires utilisent un micro, un casque et sont enregistré·es par un·e technicien·ne du spectacle. « Les patients se sont sentis valorisés », souligne Madeleine Cheymol, éducatrice spécialisée à l’hôpital Necker – Enfants malades – AP-HP (Paris 15). « Lire à voix haute devant un micro et un professionnel du son [est] une expérience qui [plait] » ajoutent deux éducateurs de l’hôpital San Salvadour.

Un partenariat AP-HP/CNL

La grande majorité des hôpitaux qui participent au dispositif sont des établissements de l’AP-HP. Le service culture et mieux-être de l’AP-HP identifie les structures susceptibles d’être intéressés par le projet et assure la mise en relation avec le CNL.

La mise en œuvre du programme est portée par le CNL qui rencontre les équipes et vérifie que les conditions nécessaires à la mise en place du projet sont réunies : engagement de l’établissement sur le long terme, nombre minimum d’encadrant·es lors des ateliers pour accueillir et accompagner l’artiste, assurance que les patient·es et les familles autorisent la captation et la diffusion des voix, garantie que les groupes constitués soient stables d’une séance à l’autre.

Le CNL fait appel à un réalisateur ou une réalisatrice de podcasts via un marché public, choisit les auteurs, autrices et comédien·nes et organise le planning des rencontres. Il détermine un corpus de livres en lien avec une thématique annuelle, dont les hôpitaux affinent ensuite la sélection, achète les ouvrages retenus et les envoie en plusieurs lots à chaque établissement avant la première séance. Une fois le livre choisi par les participant·es, le CNL distribue un exemplaire à chacun·e.

La lecture comme lieu de rencontre

Dans chaque établissement hospitalier participant au projet sont constitués un ou plusieurs groupes composés au minimum de deux soignant·es et de trois à dix personnes soignées. Les participant·es ont donc l’opportunité de rencontrer différent·es intervenant·es, mais aussi de créer des liens entre eux au sein du groupe. « Ils ont tous des histoires très différentes, viennent de milieux qui n’ont rien à voir […], ils ont entre 10 et 18 ans […], et pourtant quelque chose d’une petite communauté se crée, c’est très émouvant d’assister à cela, de le voir éclore », témoigne l’autrice Adelaïde Bon, intervenante à l’hôpital Jean-Verdier AP-HP (Seine-Saint-Denis). Une patiente de la Maison de Solenn – Hôpital Cochin-Port-Royal AP-HP (Paris 14) se confie : « L’une des raisons pour laquelle je suis à la Maison de Solenn, c’est la solitude. Et je n’ai pas cette impression [d’être seule] ici, j’ai fait de belles rencontres avec des personnalités différentes ».

La grande majorité des participant·es sont des enfants et adolescent·es, principalement suivi·es en services de psychiatrie et troubles du comportement alimentaire. Le profil des adultes bénéficiaires est très divers. Toutes ces personnes ont cependant un point commun : elles sont hospitalisées pour une durée relativement longue, dans la mesure où 6 à 8 semaines sont nécessaires pour la réalisation du projet.

Leur rapport à la lecture et aux livres varie davantage en fonction de leur profil sociologique que de leur pathologie, estime Edith Girard, adjointe à la déléguée à la diffusion et à la lecture au CNL.

Selon elle, les effets de ce projet sur les personnes bénéficiaires restent constants, quel que soit leur âge, leur sexe, leur rapport au livre. Confiance en soi, amélioration de la relation entre soignant·es et patient·es, entre patient·es, les bénéfices sont nombreux. L’enjeu, explique Edith Girard, c’est aussi de rendre possible « dans un contexte parfois vécu comme hostile – l’hôpital – une expérience agréable, à savoir la lecture d’un livre physique. » Le podcast permet également de garder une trace de soi, puisqu’il donne à entendre sa voix. « Pour certains patients qui sont en train de perdre leur voix en raison de maladies neurodégénératives, l’enregistrement a donc un sens très fort », ajoute Edith Girard. Elle conclut : « Mots parleurs constitue une vraie bulle au sein de l’hospitalisation ».